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22 avril 2015

Orphelinage : "Tôt ou tard, la blessure enfouie refait surface" David M. a 35 ans. Il a perdu ses deux parents dans un accident de voiture alors qu’il était âgé de 6 ans. Confronté au manque criant de données sur le sujet, il s’est tourné vers la Fondation d’entreprise OCIRP pour approfondir ses réflexions.

David M. nous a accordé un long entretien pour partager avec nous son parcours de vie et sa vision de l’orphelinage, et nous éclairer sur les conséquences de ce deuil qu’il a vécu à retardement, comme de nombreux orphelins. 

Découvrir L'envol, film-documentaire dans lequel David livre son témoignage

 

Selon vous, que signifie être orphelin ? Et se sent-on orphelin ?

David M. : Pendant longtemps, j’ai eu du mal à appréhender cette notion d’orphelin. Même si j’étais très jeune, j’ai immédiatement compris qu’il s’était passé quelque chose de grave. Mais on ne mesure pas forcément le caractère irréversible et peu commun de ce qui vient de se produire. Je ne me suis donc pas senti orphelin d’emblée. Et c’est justement parce que l’on veut demeurer un enfant comme les autres, que ce qui vient de nous arriver est aussi douloureux. La gravité est assimilée, le traumatisme, lui, est repoussé, comme différé. La disparition de mes parents, quand j’y repense aujourd’hui, c’est le mélange d’une réalité très brute dont le manque est le premier stigmate, et d’une réalité plus diffuse que l’on cherche à fuir, bien aidé en cela par les adultes.

Justement, comment votre entourage vous a-t-il appris la mort de vos parents ?

D. M. : J’avais 6 ans lorsque l’accident s’est produit, ma sœur en avait 8. Mes parents étaient sortis et nous avaient confiés à un baby-sitter le temps d’une soirée. Lorsque nous nous sommes réveillés le lendemain matin, le baby-sitter était encore là : nous avons alors compris que quelque chose d’anormal s’était passé. On ne nous a pas dit tout de suite que nos parents étaient décédés. Notre grand-père a été évasif les premiers jours, nous disant que nos parents n’étaient pas encore rentrés. Puis qu’ils avaient eu un accident et qu’ils étaient à l’hôpital. J’ai le souvenir aussi que l’on nous a dit qu’ils dormaient, et j’ai cru comprendre qu’ils allaient peut-être se réveiller. Sans doute une façon de repousser l’annonce et de nous protéger, de ne pas nous mettre face à la réalité. Ne pas savoir était quelque chose de terrifiant. Moi, je n’imaginais pas qu’ils étaient morts. Dans mes souvenirs, il s’est passé environ une semaine sans que l’on sache que nos parents étaient morts, laps de temps durant lequel leurs funérailles ont été organisées et accomplies, sans que l’on y soit associé d’une quelconque manière. Puis, on nous a dit que nos parents étaient au ciel… Une annonce qui a eu lieu en présence de toute la famille réunie : nous étions donc les deux seuls à ne pas savoir, ce qui fut encore plus terrible.Par la suite, les questions se sont multipliées : pourquoi m’a-t-on menti ? Pourquoi ne me l’a-t-on pas dit tout de suite ? Que s’est-il réellement passé ? L’imaginaire, qui occupe une grande place chez l’enfant, produit alors des scénarios alternatifs pour répondre à ces questions. Peut-être qu’ils ne sont pas morts après tout… Peut-être sont-ils simplement partis, ils vont sûrement revenir… Ou bien nos parents nous ont-ils abandonnés moi et ma sœur. Mais pour quelle raison ? Est-ce que je n’étais pas sage ? Est-ce de ma faute ?… De ces peurs naît un fort sentiment de culpabilité, nourri par le temps qui passe et l’absence de réponses.

Avez-vous pu profiter d’une aide extérieure pour en parler ?²

D. M. : Suite à la mort de nos parents, nous avons été recueillis à Lyon chez mon oncle et ma tante, qui avaient 3 enfants, dans une nouvelle ville, un nouvel environnement. La vie a alors repris son cours, avec amour et bienveillance à notre égard mais sans dispositif d’accompagnement psychologique particulier pour nous aider à affronter ce deuil. J’avais peur d’en parler en famille, d’être confronté à la douleur des autres. La mort de mes parents était un tabou. Même avec ma sœur nous n’en parlions pas. Chacun vivait je crois sa propre souffrance indépendamment de l’autre. Si je me posais beaucoup de questions, je ne les posais pas ouvertement car je n’y arrivais pas. Je pense qu’il aurait été important à l’époque de bénéficier de moyens d'exprimer tout cela, d'être écouté et entendu, voire de dialoguer avec d'autres enfants dans notre situation. C’est aussi ce qui m’a poussé à me rapprocher de votre Fondation. Vous soutenez des associations qui permettent à de nombreux orphelins de s’autoriser à parler, de bénéficier d’un espace et d’un temps pour enfin libérer la parole et l’émotion. De se rendre compte également qu’ils ne sont pas seuls à vivre ce drame. C’est un travail fondamentalement utile et nécessaire d’après moi.

Beaucoup d’enfants devenus orphelins très tôt vivent leur enfance quasiment normalement, de manière assez lisse pourrait-on dire. C’est bien plus tard que la situation se complique. Est-ce aussi votre cas ?

D. M. : Effectivement, le traumatisme s’est manifesté plus tard, brutalement, à deux moments clés de ma vie. Une première fois lorsque j’avais 20 ans : j’ai alors craqué, j’étais excessivement angoissé. Je me suis rendu compte que quelque chose ne tournait pas rond en moi, quelque chose de profond, même si je m’efforçais de ne rien laisser transparaître. En fait, j’étais à la dérive. J’ai fait une dépression, j’ai dû arrêter mes études et moduler ma vie autrement. Je me suis alors tourné vers un psychiatre pour m’aider. Je pensais que cette blessure était guérie, mais j’ai dû me rendre à l’évidence : la perte de mes parents n’était pas digérée, je n’avais pas réalisé mon travail de deuil. Je m’étais convaincu au fil des années que mes parents m’avaient abandonné, que c’était de ma faute. Peu à peu, j’ai compris d’où venait ce sentiment permanent de culpabilité en moi.La seconde fois, c’est à l’approche de la naissance de notre seconde fille. Là encore, les angoisses refoulées de mon enfance ont refait surface. Est-ce parce que j’étais moi aussi le deuxième enfant de mes parents ? Je me suis imaginé mort à mon tour. J’avais dépassé l’âge de mes parents. J’étais persuadé que j’allais mourir, je faisais à nouveau de terribles crises d’anxiété. J’ai donc repris ma psychothérapie et compris ce que cet heureux événement avait réactivé en moi : je projetais mon passé sur ma vie présente et je me persuadais que l’histoire devait se répéter inéluctablement. Peu à peu, j’ai pu ainsi réaliser que ma blessure ne guérirait jamais complètement, et que je devrais apprendre à vivre avec et le mieux possible.

Pouvez-vous nous parler de votre scolarité ? Selon vous, le corps enseignant doit-il être informé du statut d’orphelin des enfants concernés ?

D. M. : J’avais fait de la mort de mes parents un véritable tabou. Je ne pouvais pas en parler, comme si cela n’avait jamais existé. À l’école, j’étais devenu très émotif, très timide. Je faisais tout mon possible pour être un élève comme les autres. Je me souviens qu’à la rentrée en CP dans une nouvelle école, ma maîtresse avait profité que je m’absente pour aller chercher un livre hors de la classe pour annoncer à tous mes camarades que j’étais orphelin. Elle a sans doute pensé bien faire sur le moment, mais dès mon retour, j’ai senti que quelque chose avait changé, que le regard que l’on porterait sur moi désormais serait différent. Les bonnes intentions des adultes peuvent être très stigmatisantes pour l’enfant orphelin.Personnellement, je pense que les instituteurs ou professeurs doivent avoir connaissance de cette situation. Ne serait-ce que pour éviter, par une maladresse, de blesser l’enfant plus profondément encore. Mais cette information doit être utilisée à bon escient : j’entends par là qu’elle ne doit ni servir à stigmatiser l’enfant, à le rendre différent de ses camarades, ni servir de prétexte pour tout expliquer. On ne peut pas réduire un élève, ses résultats, ses comportements, au simple fait qu’il soit orphelin. Ce traumatisme peut bien sûr avoir une influence sur la scolarité, en bien comme en mal, mais cela n’explique pas toujours tout. Le mieux est sans doute de gérer au cas par cas, d’adopter une approche différenciée pour chaque enfant orphelin, en fonction de son degré de mal-être, de ses forces, de ses faiblesses et de ses besoins individuels.

Vous avez décidé de créer une association pour orphelins devenus adultes… Pour quelles raisons ?

D. M. : Je me suis rendu compte que j’aurais aimé pouvoir en parler petit, avec d’autres enfants ayant également connu la mort de leur(s) parent(s). Comme je n’ai pas eu la possibilité de le faire, j’ai eu envie de me rattraper en quelque sorte, de partager ces expériences avec des personnes qui en éprouveraient aussi le besoin. Mon objectif est de créer un groupe de parole dans lequel je serai un témoin comme les autres, et animé par un psychologue ou un psychiatre. L’idée est de se réunir régulièrement pour dialoguer, de construire un espace d’écoute propice à favoriser l’expression de chacun.

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